Délégationde l’Ain

À l’écoute d’une personne en situation de précarité

Nous avons recueilli à l’occasion de la publication le 8 novembre 2018 du rapport annuel du Secours Catholique sur l’état de la pauvreté en France [1] le témoignage d’une personne qui a subi de plein fouet les conséquences, sur sa vie personnelle et familiale, d’un traitement administratif abusif de sa situation. Un éclairage essentiel de la part d’une « experte du vécu » pour nous aider à mieux entendre et comprendre les situations de précarité.

publié en décembre 2018

« Pour moi, septembre est le mois de la renaissance ; un mois moteur pour démarrer une nouvelle année “scolaire” pleine de projets, d’idées et d’espoir… mais pas cette fois !

Par souci d’honnêteté, je déclare mon compagnon à la CAF le 16 juillet en mentionnant son identité complète, ses ressources (aucune)… Je le fais directement via mon compte et sur place avec l’aide d’une agente d’accueil pour être sûre de bien faire.

Depuis cette formalité courante, ma vie a changé : une suspension totale de mes droits (allocation de soutien familial, allocation logement, allocations familiales) pour le mois de juillet. Il faut l’acte de naissance traduit et la pièce d’identité de monsieur. Le temps de faire parvenir les documents demandés du pays d’origine de mon compagnon (envoi postal sécurisé : 40 €) et de les faire traduire par un traducteur assermenté en France pour la modique somme de 60 € (en tout, 100 € que j’aurais préféré investir dans des courses alimentaires ou une facture), je me dis que le problème sera très vite résolu !

Mois d’août, pas de prestations mais je me dis que l’allocation de rentrée scolaire sera quand même versée pour les enfants… Rien ! Enfin si, 28 € de régularisation pour le logement de mai et juin. Les affaires pour les enfants attendront septembre.

Rendez-vous CAF pris dans un bureau avec une technicienne le 5 septembre. Tous les documents demandés et traduits sont fournis. Le dossier, complet et bien expliqué, sera traité dans les dix jours. On va patienter, les mauvais jours ne seront plus qu’un mauvais souvenir ! Consultation de mon compte quelques jours après : les droits sont toujours suspendus.

Aujourd’hui, mardi 18 septembre, je reçois un courrier de la CAF me demandant un acte de naissance dans la langue d’origine et des explications concernant l’identité de monsieur que l’on a déjà fournies à la technicienne… Je rapporterai donc demain matin le courrier CAF avec le document demandé et les explications détaillées sur papier pour la deuxième fois. Et on attendra, encore. (Je passe sur mes passages à la CAF pour connaître l’évolution du dossier.)

Mais que se passe-t-il moralement, psychologiquement, matériellement pendant toute cette période d’attente, courte pour l’administration mais très longue pour la famille qui essaie de se débrouiller pour manger tous les jours et payer une partie des factures ?

Au départ, on se tait. On ne dit rien à personne, par honte, par orgueil. On se dit que ça va aller et que les problèmes vont se résoudre très vite. Mais on est finalement obligés d’en parler. Et finalement, c’est une délivrance. On se rend compte que d’autres sont passés par là ou sont dans ce cas. Plus besoin de mentir pour refuser un repas au restaurant entre amis, pour refuser d’aller au cinéma… Plus besoin d’inventer une raison pour décliner une offre. Pas d’argent. L’entourage sait et comprend, merci.

À cause de cette situation, nous avons dû, pour la première fois, demander de l’aide à un assistant social. Prendre cette décision m’a coûté du temps et beaucoup de honte à surmonter. Avoir à demander de l’aide alimentaire m’a blessée. Pousser la porte de l’association caritative avec mes cabas m’a démoralisée. Dans la salle d’attente, des visages familiers m’ont reconnue et m’ont demandé si j’étais bénévole. Eh non, moi aussi… Et voir toutes ces personnes qui attendent leur tour : des personnes âgées, des familles, des jeunes, des personnes handicapées… D’habitude, c’est moi qui pousse mon entourage à se faire aider et à lui dire qu’il n’y a pas de honte et que ça peut arriver à n’importe qui. Oui, n’importe qui. Inutile de préciser que nous avons passé tout l’été à Bourg…

Avec la force qu’il me reste, j’entame d’autres démarches pour me prouver que je suis bien encore vivante et capable d’agir :

  • J’anticipe avec la taxe d’habitation, que je ne pourrai pas payer. Un dossier à remplir pour demander un échelonnement. J’espère que la réponse sera positive.
  • J’ai besoin d’une voiture fiable pour travailler et donc de la faire réparer. J’attends des nouvelles pour un prêt après avoir fourni un devis. La voiture, jauge dans le rouge, attend bien sagement dans le parking un peu d’essence.
  • J’attends la régularisation de mon dossier pour pouvoir demander un prêt CAF. On a besoin d’un bon Clic-Clac ou d’un lit. (On dort sur un matelas, par terre. On ne se plaint pas trop, une famille dort dans le square des Quinconces.)
  • On va finalement tous se chausser et s’habiller dans les boutiques caritatives et solidaires (heureusement qu’elles sont là).

Parallèlement, je cherche du travail. J’ai des entretiens, des pistes, mais mon moral n’est pas bon et cela transparaît lors des échanges professionnels. Je cherche à Bourg-en-Bresse pour l’instant un poste accessible à pied ou en bus.

Et tout doucement, je perds confiance en moi. Devoir être assistée sans pouvoir être complètement maîtresse de sa vie, devoir dépendre et attendre, c’est très embarrassant et infantilisant.

Ma famille n’est pas au courant. Je ne peux pas leur avouer notre situation.

Si la situation ne se règle pas très rapidement, les rejets bancaires vont s’accumuler avec tous les effets secondaires que je n’ai pas besoin d’énumérer. Et il va falloir rembourser les dettes auprès des amis. Basculer dans la précarité totale me fait peur.

Cette triste expérience m’amène à penser à tous ceux, de plus en plus nombreux, qui ne savent pas ou peu lire et qui ne peuvent pas répondre ni se défendre, à ceux qui sont loin du numérique, à ceux qui ne savent pas qu’ils peuvent être aidés, à ceux qui n’osent pas pousser une porte, à ceux qui ne comprennent pas la lenteur du système, à ceux qui laissent tomber face aux dossiers à remplir, aux documents à fournir, à ceux qui ne comprennent pas bien notre langue et à ceux qui comme moi, tombent dans le piège d’un système aberrant. Je me dis que j’ai la chance d’être lettrée et de maîtriser un minimum le matériel informatique pour pouvoir lire les courriers, remplir les dossiers, répondre et m’informer via internet, que j’ai un toit, un peu [d’allocations] chômage et le soutien de mon entourage…

Et je remercie de tout mon cœur ceux qui nous aident par leur aide matérielle, par leur soutien moral, en particulier les associations caritatives qui nous voient comme des êtres humains à épanouir et non pas comme des numéros de dossier à gérer, qui nous aident à rester un minimum dignes. »

[1] Rapport consultable sur : www.secours-catholique.org.

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